Pérou – Argentine 1964 : l’une des plus grandes tragédies de l’histoire

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« Si j’avais su que 300 personnes allaient mourir, j’aurais validé le but et abandonné l’arbitrage dans la foulée ». Ce sont les mots que tiendra l’arbitre Angel Eduardo Pazos quelque temps après ce qui restera le pire souvenir de sa carrière. Le 24 mai 1964, l’Uruguayen ne le sait pas encore, mais le coup de sifflet qu’il s’apprête à donner va provoquer l’une des plus grandes tragédies de l’histoire du football. Celui qui était venu exercer sa passion, arbitrer du football au magnifique Estadio Nacional de Lima, va finalement devenir le protagoniste d’un après-midi cauchemardesque. Bien avant le drame du Heysel ou de Furiani, autres matchs aux conséquences tragiques et malheureuses, le monde du ballon rond va connaître ce jour-là l’une des premières catastrophes les plus meurtrières dans un stade.

Ce 24 mai 1964 n’est pas un dimanche comme les autres pour les Péruviens. Jour de match oblige, toute l’attention et la tension sont retenues autour de l’équipe nationale. Même si cette dernière est composée en grande partie de joueurs amateurs, la passion du peuple de l’ancienne civilisation inca pour la Blanquirroja n’en demeure pas moins intense. La rencontre tant attendue du Pérou l’oppose à l’Argentine dans le cadre du tournoi pré-olympique destiné à qualifier les représentants de l’Amérique du Sud pour les Jeux de Tokyo, qui ont lieu quelques semaines plus tard. Ce tournoi pré-olympique sud-américain se déroule depuis le 7 mai dans la capitale péruvienne. Sur les sept pays participants, seules les deux premières équipes d’un groupe unique se qualifieront. Brésil, Argentine, Pérou, Equateur, Colombie, Uruguay et Chili s’affrontent chacun une fois.

Un enjeu passionnel

L’enjeu est important pour le Pérou. Avec deux victoires et un nul, la Rojiblanca est troisième de son groupe à égalité avec le Brésil avant son quatrième match contre l’Albiceleste. En cas de victoire ou de match nul, les Péruviens auront pratiquement un pied au Japon. A l’inverse, une défaite compliquerait sa tâche. L’Argentine, quant à elle, peut déjà commencer à préparer son séjour à Tokyo, elle qui a remporté tous ses matches.

L’équipe péruvienne est loin d’être professionnelle, la plupart de son effectif évoluant dans des équipes de Lima et de sa province. Seuls quatre joueurs étaient en fait « professionnels » : le rapide et techniques « Kilo » Lobatón, Luis Zavala, grand distributeur de caviars et capable de marquer, et Oscar Ríos qui jouaient à l’Universitario puis le prolifique attaquant Enrique Casaretto de l’Atlético Grau de Piura. Le jeune défenseur Héctor Chumpitaz (qui deviendra par la suite un symbole de cette sélection avec plus de 100 matchs joués pour Los Incas par la suite) ne jouait encore qu’en seconde division pour le compte de la Unidad Vecinal Numero 3 à Lima. Ramón Mifflin, qui deviendra un solide milieu de terrain de la National, ne jouait, quant à lui, que pour la réserve du Centro Iqueño.

Le coup d’envoi est donné durant une après-midi ensoleillée, sur les coups de 15h30, dans un stade plein à craquer et rempli de près de 47 000 spectateurs. Trop de spectateurs… le stade est au sommet de sa capacité. Des milliers d’autres personnes avaient été admises et beaucoup ont dû s’installer dans les escaliers ou regarder le match debout. Le soleil chauffe sur Lima et tranquillement les deux équipes développent leur jeu. L’ambiance est au beau fixe dans les tribunes et cette passion sud-américaine se fait ressentir ; une après-midi comme une autre. Rien ne laissait présager que ce spectacle se transformerait en tragédie d’ici 1h30.

Les équipes tâtent le ballon mais le but n’arrive pas. Beaucoup d’imprécisions et de dégagements hâtifs de la part des défenses adverses sont à se mettre sous la dent : le football d’une autre époque en soit. Malgré tout, la rencontre est plutôt équilibrée, les deux sélections sont au coude à coude. Le Pérou, à domicile, est désireux de bien faire. Corners et autres longs ballons en direction des attaquants qui ne trouvent que le gardien adverse se multiplient… mais rien n’y fait, le spectacle proposé est pauvre en but. Los Incas se défendent bien, mais les Argentins mettent davantage d’intensité à l’image de leur guide, le défenseur Roberto Perfumo, grand nom du ballon rond argentin des années 60-70. Il faut attendre la 60ème minute pour que le Pérou encaisse l’ouverture du score. Néstor Manfredi débloque la situation sur corner pour l’Albiceleste, d’une reprise de volée à bout portant qui fusille la lucarne et ne laisse aucune chance à Barrantes, aux cages.

Une égalisation et un coup de sifflet qui mènent à une tragédie

Désormais, les minutes passent et le Pérou pousse toujours pour égaliser. Une égalisation qui ne viendra jamais. Enfin si, à quelques minutes de la fin, un long ballon envoyé depuis le milieu de terrain trouve la tête d’un attaquant péruvien et retombe dans les pieds de Victor Lobaton. Ce dernier réceptionne le ballon de volée, trouve la faille et égalise à bout portant. Le stade explose, les joueurs péruviens célèbrent un but qu’ils cherchent à trouver depuis une heure et demie. Mais la joie est de courte durée. Un défenseur argentin conteste et explique que Lobatón a fait faute sur lui en levant la jambe trop haut. Le but est alors annulé par Ángel Eduardo Pazos pour un supposé jeu dangereux et une faute inexistante. De quoi faire rentrer l’Estadio Nacional en éruption. La fin de la rencontre ne peut se tenir. Les tribunes se transforment en un gigantesque amas de contestation. La foule est toujours plus intenable à mesure que le temps passe et que l’arbitre ne revient pas sur sa décision.

C’est là que les choses s’empirent. Deux spectateurs péruviens s’infiltrent sur la pelouse pour s’expliquer avec l’arbitre. Parmi eux, Víctor Melasio Campos – voleur et proxénète, connu dans le monde du crime comme El Negro Bomba (« la bombe noire ») – pénètre sur le terrain en direction de l’arbitre armé d’une bouteille de verre brisée. Pendant qu’il souhaite en découdre, les spectateurs applaudissent l’audace du malheureux. Personne n’imagine que dans quelques minutes, des centaines de personnes perdront la vie. Le commandant de la police présente au stade, Jorge de Azambuja prend alors la situation en main. Ce dernier connait bien les criminels de la capitale. Il s’était déjà confronté à tous les voleurs et les meurtriers de la ville qu’il protége depuis bon nombre d’années. Il a tout de suite reconnu « la bombe noire » et un regard a suffi à Azambuja pour foncer dans la bousculade afin de le capturer. Une fois arrêté, il est battu par les forces de l’ordre jusqu’à ce qu’il soit maîtrisé et docile.

Pendant ce temps, depuis les travées surpeuplées, commencent à voler toutes sortes d’objets : bouteilles, pierres, sièges. La réaction de la police sera violente. En témoigne sa réaction sur le deuxième supporter entré sur le terrain, Germon Cuenca Arroyo, battu par celle-ci et mordu par ses chiens. Alors que les joueurs sont emmenés dans les vestiaires, la situation dégénère davantage. D’autres personnes se mettent à investir le carré vert et certaines commencent à mettre le feu. La police, qui a totalement perdu le contrôle de la foule, riposte avec des bombes lacrymogènes et en lâchant les chiens. La panique grandit, un mouvement de foule surgit quand certains spectateurs qui cherchent à s’échapper du stade trouvent les portes fermées à clef. Il faut, en effet, empêcher l’entrée des nombreux fans qui n’ont pu acquérir de billets. C’est à partir de là que les choses vont s’empirer. S’ensuivent bousculades et affrontements entre la police et les spectateurs.

Un bain de sang

Des balles fusent, l’Estadio Nacional se transforme en un véritable champ de bataille, puis en cimetière lorsque les morts commencent à s’empiler. La plupart des victimes périssent d’asphyxie, d’autres de traumatisme. Les gens deviennent fous, ils crient face à l’horreur en cours, tous hurlent de peur. Azambuja commence à dériver, à s’en prendre à tout ce qu’il croise. Pour la première fois de sa vie, il connaissait la peur. Lima, habituée aux mouvements contestataires, avait appris à la police à gazer la population chaque fois que quelqu’un protestait contre l’ordre. Les gaz brûlaient les muqueuses, asséchaient les bouches, consumaient les poumons. Lancés en grande quantité, ils ont rapidement causé l’étouffement. Le stade verrouillé, il était impossible de fuir. Impossible de trouver de l’eau pour mouiller les yeux aveuglés. La foule voulait juste s’échapper.

Les haut-parleurs du stade sont restés muets. Personne n’a eu l’initiative d’annoncer le danger. Personne n’a demandé de ne pas continuer à jeter des gaz dans les tribunes déjà couvertes d’une brume irrespirable. La vue d’un homme mal habillé portant un enfant mort dans ses bras a soudainement refroidi la fureur des policiers. Lorsque le vent eut dilué le gaz, on vit dans les tribunes des cadavres. La moitié du stade était couverte de chaussures abandonnées. Personne n’avait d’endroit où se réfugier. Au total, plus de 300 personnes perdent la vie ; 318 ou 328 selon les chiffres. Les scènes sont atroces : des enfants piétinés, des femmes projetées des travées vers le sol en ciment, des personnes écrasées, étouffées ou asphyxiées par les nappes de gaz lacrymogène devant les portes, qui finiront par céder sous la pression humaine, mais beaucoup trop tard. La mort a frappé rapidement, une multitude de corps sans vie jonche le sol dont beaucoup de jeunes âgés de 18 à 22 ans.

Après cinq heures trente, la presse, qui ignore toujours ce qu’il se passe, commence à s’impatienter. Les stations de radio et les journaux qui occupaient une rangée de kiosques au-dessus de la Tribune Ouest, et qui établissaient la communication ne répondaient plus. Personne n’avait également appelé les salles de rédaction pour offrir un résumé du match. Sur les radios qui diffusent le football, les annonceurs excités pensent alors à une plaisanterie. Un but annulé et un match suspendu à cause d’un spectateur qui était entré sur le terrain pour frapper l’arbitre. Rapidement, les annonceurs vont prendre conscience du désordre, mais aucun d’entre eux n’a deviné la dimension de la tragédie.

Au même moment, la capitale péruvienne est le théâtre de vols, de pillages et des véhicules et des boutiques sont incendiés. L’anarchie règne sur Lima, la population est incontrôlable. Fumée, larmes, hurlements, douleur, le chaos est total. Les joueurs sont toujours enfermés dans les vestiaires et ne peuvent rien faire d’autre que d’écouter les bruits et les nouvelles du désastre.

« Nous écoutions la radio qui parlait de 10, 20, 30 morts. Chaque fois que nous allions aux nouvelles, le nombre augmentait : 50 morts, 150, 200, 300, 350… Après avoir quitté le vestiaire, des gens nous ont dit qu’il y avait deux morts. « Deux morts ? », nous demandions, en pensant qu’il y en avait déjà deux de trop. » Héctor Chumpitaz

Toujours à l’extérieur du stade, des policiers sont attrapés, battus puis certains sont pendus par la foule. Plusieurs centaines d’étudiants reviennent au stade pour saccager les installations et dans la confusion il faudra quelques heures pour que la police reprenne le contrôle d’une ville à feu et à sang. Le lendemain, Lima se réveille pour compter ses morts. Des centaines et des centaines de familles se rendent dans les salles d’urgence remplies, où les médecins s’occupent encore de séparer les vivants des morts. Les morts qui ont été identifiés sont placés en rangs, dans des camions militaires et leurs corps sont rendus toute la nuit auprès de leur famille.

Le tournoi est interrompu alors qu’il restait encore cinq rencontres à disputer. L’Argentine est déclarée championne. Le Pérou et le Brésil, à égalité de points, disputent un match décisif deux semaines après à Rio de Janeiro. Sans surprise, les Brésiliens s’imposent lourdement, sur le score de 4-0, face à des Péruviens en deuil et incapables de se donner à fond. Le Pérou n’ira donc pas aux Jeux Olympiques, mais le pays encore meurtri et traumatisé n’avait plus la tête à ça. Cette tragédie, en plus d’être l’une des premières, se révélera être l’une des plus meurtrières de l’histoire du football. Et ce, deux ans après la bataille de Santiago qui annonçait déjà un certaine tendance à la violence, entre passion du football et maux ordinaires qui rongent alors les pays d’Amérique latine.

Sources :

  • Arkivperu : « Meteles gas pues, cojudo »
  • Calciosudamericano : 1964-2014. A 50 anni dalla Tragedia di Lima
  • El comercio : Hace 50 años el Estadio Nacional se tiño de tragedia
  • Pour la vidéo du match

Crédits photos : IconSports