Manuel Amoros : « Paris vit le foot comme un spectacle, Marseille comme une passion »

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Vainqueur de l’Euro 1984 et de la Ligue des Champions 1993, il compte aussi 82 sélections en Equipe de France. Lui, c’est Manuel Amoros, l’un des meilleurs latéraux de son époque. Malheureux à Bari en 1991, sur le toit de l’Europe deux ans plus tard, il nous raconte son Marseille, sa ville, son atmosphère, et ce qui en fait une ville qui vit le foot plus qu’ailleurs.


Quels sont les moments les plus marquants sportivement de votre passage à l’OM ?

Evidemment, pour moi, jouer à Marseille, c’était mouiller le maillot, la gagne en permanence, donner de la joie aux supporters et rendre la ville et le club fiers. Mais le plus grand moment, ça a surtout été d’amener l’OM sur le toit de l’Europe. Ça nous a tous rendu très fiers et on a senti que la ville l’était avec.

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Parmi les matchs légendaires que vous avez disputés, il y a une finale de Coupe de France en 1989 entre l’OM et Monaco, où vous étiez sous les couleurs monégasques. L’année d’après, vous rejoignez l’OM. Comment Bernard Tapie vous a-t-il convaincu de venir à Marseille ?

Déjà, ça faisait un moment qu’il voulait que j’aille à l’OM. Et puis, entre guillemets, je n’avais pas trop mon mot à dire là-dessus puisque j’étais encore sous contrat à l’époque avec l’AS Monaco. Le Président Campora m’a demandé si je voulais partir à Marseille. Il m’a dit que c’était une transaction intéressante pour Monaco, puisqu’à l’époque c’était quand même un gros transfert pour un défenseur. Moi j’étais évidemment d’accord pour venir à Marseille. Et après ça s’est réglé entre Campora et Tapie, puis finalement ils ont scellé mon transfert.

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Manuel Amoros, ici au duel avec Darko Pančev, soulier d’or européen 1991, symbole d’une équipe yougoslave très largement sous-estimée et intraitable. Heureusement, deux ans plus tard à Munich, il remportera la plus grande des compétitions et effacera la triste soirée de Bari.

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Quel est le joueur qui vous le plus a impressionné à Marseille ?

Il y en a beaucoup évidemment. Je pense surtout à deux joueurs, Enzo Francescoli et Chris Waddle. C’était des très grands joueurs, qu’on admirait. Quand tu joues sur le même côté d’un joueur comme ça, tu ne peux qu’être serein et progresser. C’est des joueurs qui nous ont fait progresser et le club avec. A Monaco je pense aussi à Bertine « Umberto » Barberis qui était méconnu en Europe, mais qui illuminait le jeu.

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Vous avez tout gagné à Marseille, mais il y a surtout eu cette victoire en Ligue des Champions en 1993. Ailleurs, vous avez vécu une soirée comparable avec celle du 26 mai ?

Il n’y a qu’à Marseille qu’on voit ça. Une ferveur de toute une ville, tout un peuple, qui est derrière son équipe parce qu’elle remporte de tels titres européens, c’est volcanique. On va attendre de voir un club français remporter la Coupe d’Europe et voir ce qui se passera autour avec les supporters. A Marseille en tout cas, c’était bouillant et on ne voit ça nulle part ailleurs.

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De gauche à droite, Luis Fernandez, Manuel Amoros et Alain Giresse. Au milieu de deux des membres du carré magique, Amoros soulève l’Euro 84 avec l’Equipe de France. Il regoûtera à cette ivresse, qu’il décrit comme unique, avec l’OM en 1993 en remportant la Ligue des Champions.

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Vous avez surtout été un joueur indispensable de l’épopée de 1991 qui mène l’OM en finale. Quel souvenir gardez-vous de la double confrontation entre l’OM et le grand Milan en quarts ?

Déjà on a été très impressionné à San Siro, où on fait le match aller. Il y avait plus de 80 000 personnes, ils étaient là longtemps avant le coup d’envoi, et dans mes souvenirs c’était un stade qui résonnait énormément. C’était étourdissant comme accueil. On ne s’est pas démonté, on a été impressionnés peut-être les 10 premières minutes du match, on prend ce but [sur une erreur du malheureux Bernard Casoni qui contrait son partenaire Carlos Mozer et laissait Gullit partir au but pour crucifier Pascal Olmeta, Ndlr] et après on est rentré dans le match. Nous avons super bien réagi comme on savait le faire à l’époque. On s’est tous rassemblé et tous, on a mis le bleu de chauffe pour revenir au score. Et puis il y a eu ce but de Jean-Pierre [Papin]. On a su contenir toutes les attaques du grand Milan AC de l’époque (sic) parce que ce n’était pas une petite équipe de quartier hein.

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Et au retour, comment avez-vous vécu cette fin de match pour le moins épique au Vélodrome avec les lumières qui s’éteignent et les Milanais qui ne veulent plus revenir sur la pelouse ?

A Marseille, ça a été “moins compliqué” parce qu’on avait les 40 ou 45 000 personnes du Vélodrome qui nous poussaient et nous motivaient pour aller au bout de nous-mêmes. Chris, qui avait pris ce coup au niveau de la tête ou de la tempe, marque cette volée fantastique, et après c’est beaucoup plus évident. Il y a eu ce moment de flottement avec l’extinction des lumières mais pour nous, le match n’était pas fini, nous sommes restés concentrés. On a attendu que la lumière revienne, on l’a vécu sereinement et tranquillement puisqu’on était sûrs de nous et qu’on menait 1 à 0.

“Stefan Kovacs et Raymond Goethlas étaient des génies, des savants”.Manuel Amoros

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Dans cette confrontation de légende, il y a aussi un coup de génie tactique de Raymond Goethals. Vous aviez travaillé le pressing pendant plus de trois mois pour finalement prendre à son propre jeu le grand Milan de Sacchi. Quel entraîneur vous a le plus marqué durant votre carrière ?

Je dis toujours que j’ai eu Stefan Kovacs à Monaco et Raymond Goethalsà Marseille [Stefan Kovacs a notamment succédé à Rinus Michels à la tête de l’Ajax et y a remporté deux Ligues des Champions en trois ans en produisant le fameux football total, Ndlr]. C’était deux grands entraîneurs, d’une certaine époque. A mes yeux, il faut que les joueurs se prennent en main. Nous on savait se prendre à charge, surtout à l’OM, donc quand ça n’allait pas dans un schéma tactique qu’on avait mis en place toute la semaine, on savait modifier les choses sur le terrain et proposer autre chose. Quand l’équipe adverse vous pose des problèmes dans votre situation tactique, il faut savoir prendre ses responsabilités et changer. Avec de tels entraîneurs, on savait pratiquement tout ce qu’on devait faire sur le terrain.

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Manuel Amoros, ici en survêtement de l’Equipe de France, a joué dans des effectifs de stars et de joueurs de légendes, notamment à l’OM avec l’anglais Chris Waddle et l’Uruguayen Enzo Francescoli.

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Quel est le partenaire défensif qui vous a le plus impressionné et avec qui vous avez préféré évoluer ?

Il y en a plein. Mais le plus impressionnant était Carlos Mozer qui « avait peur de degun » comme on dit chez nous (rires). Il était très dur, même à l’entraînement, il ne fallait pas se frotter à lui. Parce qu’il était comme ça, c’était quelqu’un qui voulait toujours gagner même un petit jeu à l’entraînement. Il était très dur sur l’homme. Il se retenait parfois avec nous mais en match, jamais. C’était un garçon qui avait beaucoup de qualités par ailleurs en plus de ça.

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Vous avez été champion en 1990, 1991 et 1992 avec l’OM. Quel titre retenez-vous le plus ?

Le titre de 1990-1991 ! On avait vraiment une superbe équipe, on jouait très bien, on s’entendait très bien, sur et en dehors du terrain, parce qu’on se voyait régulièrement. On se sentait presque invincibles. On était très difficiles à battre.

“Ce sont les supporters qui maintiennent le cap d’exigence à l’OM”Manuel Amoros

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Un mot sur l’atmosphère marseillaise. Comment se traduit-elle au quotidien, pour un joueur qui était relativement coté comme vous ?

L’atmosphère, c’est dans la rue, au quotidien, qu’on la ressent. Quand on se balade dans Marseille, les gens vous abordent, parfois un peu fort, mais c’est toujours avec une ferveur que vous ne trouvez nulle part ailleurs et qui vous donne envie de revenir plus fort encore le match d’après. Ce sont les supporters qui vous font maintenir ce cap d’exigence à l’OM.

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On oppose souvent Paris et Marseille. Les deux villes sont aux antipodes pour vous ?

C’est l’opposé, oui, parce que Paris n’est pas une ville de football. Les gens viennent au stade mais ce n’est pas comme ici à Marseille. Ils vivent le foot comme un spectacle, Marseille comme une passion. Et ils n’ont pas des supporters aussi chauds qu’ici. Il y avait des groupes pour le moins difficile, ils se battaient entre eux, généralement en dehors, enfin vous savez… A Marseille, on n’est pas des tendres non plus hein, mais ça n’a rien à voir. En ce moment, c’est peut-être en train de changer, et encore…

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Quel lien entretenez-vous avec le club et la ville aujourd’hui ?

La ville, je n’y habite plus. J’habite un peu plus loin, mais j’adore venir à Marseille parce que c’est une ville qui vit, qui vibre. J’ai beaucoup d’affection pour la ville et les gens. Je n’ai pas de contacts particuliers avec eux [le club, ndlr].

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On dit souvent que Marseille est une « ville de foot ». D’après vous, qui y avez joué cinq ans, qu’est-ce qui fait qu’à on vit plus le foot à Marseille qu’ailleurs ?

C’est surtout l’environnement, la dimension méditerranéenne. Les gens sont très chauds, très supporters, très accrocs à leur club. Marseille vit au rythme des résultats de l’équipe première. C’est ça qui fait son charme, cette folie, cette passion qui dépasse la raison.

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Quelle est votre définition, de façon plus générale, d’une « ville de foot » ?

C’est comme Marseille. C’est une ville qui bouillonne pour son club. Elle est triste le lundi quand son équipe perd et est excessivement joyeuse quand elle gagne. C’est tout un cycle qui est remis en cause toutes les semaines et dès qu’il y a un match finalement.

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Remerciements : Manuel Amoros et Bruno Bellone, à l’origine de cette entrevue.


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