Les exilés #9 – Enzo Donis : «Entrainer en Espagne était un rêve»

Logo : UltimoDiez

UltimoDiez

Image de l'article : Les exilés #9 – Enzo Donis :  «Entrainer en Espagne était un rêve»

Depuis plusieurs mois, au travers de sa série «Les éxilés», la rédaction d’Ultimo Diez vous emmène aux quatre coins du globe, à la rencontre de ces footballeurs français qui ont tout quitté pour s’installer ailleurs. Aujourd’hui, zoom sur un entraineur, Enzo Donis, qui après plusieurs expériences en France est désormais entraineur adjoint à Bembibre, en D4 espagnole.

  • À lire aussi : Les exilés #1 – Eric Bauthéac : «Aujourd’hui, je n’ai aucun regret»
  • À lire aussi : Les exilés #2 – Prosper Mendy : «La Norvège, c’est la petite Angleterre»
  • À lire aussi : Les exilés #3 – Clément Benhaddouche : «À Hong Kong, la Premier League est diffusée partout»
  • À lire aussi : Les exilés #4 – Hugo Boumous : «En Inde, je lie l’utile à l’agréable»
  • À lire aussi : Les Exilés #5 – Richard Barroilhet : «Si le peuple chilien est mécontent, il fait tout pour que le football le suive»
  • À lire aussi : Les exilés #6 – Zacchary Meftah : «À Taïwan, le football prend de l’ampleur»
  • À lire aussi : Les Exilés #7 – Florent Hanin : «Mon seul moyen d’être professionnel, c’était de m’exiler»
  • À lire aussi : Les Exilés #8 – Cédric Kipré : «En Écosse, le football est encore plus intense qu’en Angleterre»

Ultimo Diez – Enzo, peux-tu nous résumer en quelques mots ton parcours jusqu’ici ?

Enzo Donis – J’ai commencé à entrainer à 16 ans au Montpellier Hérault. Ma petite sœur jouait avec les féminines de Montpellier, en U13. Et sa coach, Aurore, m’a proposé d’être son adjoint. Je suis entré de cette façon au club. J’y suis resté 5 ans. Je suis arrivé tout jeune donc j’étais l’enfant-entraineur. J’ai bossé avec les 12 et 13 ans, avec la section féminine, sur l’analyse vidéo en Ligue 1 et au niveau du staff de l’équipe réserve, avec William Prunier comme entraineur. Lors de ma dernière saison à Montpellier, j’ai co-entrainé l’équipe féminine de DH de l’ASPTT de Montpellier, un autre club de la ville qui a une très bonne section féminine. Je voulais toucher à l’entrainement du foot à 11.

Peux-tu nous raconter ton vrai-faux départ au PSG, qui induit ta première expérience à l’étranger ?

J’avais pris la décision de partir de Montpellier. J’ai signé avec le Paris Saint-Germain et son coach Patrice Lair. Je devais être dans son staff et en plus entrainer l’équipe réserve. Sauf qu’il y a eu un changement de directeur sportif. Patrick Kluivert est remplacé par Antero Henrique. Je ne pense pas que ce soit lui qui ait mis un stop mais en trois jours la situation est passée de «Je vais au club» à «Plus rien du tout». Je me suis retrouvé sans club. Je ne pouvais pas faire machine arrière avec Montpellier.

Ça a été très dur car l’opportunité était énorme. C’est le PSG quand même ! J’ai été sans club pendant quelques temps. J’ai ensuite été en contact avec le Royal Excelsior Virton en D2 Belge. J’ai signé là-bas sans savoir où c’était !

«Je regarde beaucoup les valeurs que les clubs véhiculent et la mentalité»

Comment se passe cette décision ? Le moment où tu te dis «Je quitte mon pays pour une nouvelle aventure» ?

La réflexion pour Virton, je l’ai eu avec ma famille. Je suis bien entouré dans mon entourage familiale mais aussi sportif. Je suis proche de certains coachs comme Michel Benezet, Albert Cartier, Jacky Bonnevay, Marc Grosjean… et un agent qui me conseille et m’accompagne depuis mes débuts. Il y a eu de la réflexion mais je me suis dit «Porte les, et vas-y», pour continuer dans mon projet et avancer.

J’ai mis toutes mes affaires dans ma voiture et je suis parti y entrainer les jeunes. Après 6 mois, changement de programme. L’entraineur de l’équipe première, Franck Defays part dans un club de D1, à Mouscron. Le directeur du centre de formation, Samuel Petit, prend l’équipe première et me propose d’être dans son staff. J’avais 21 ans. Tout se passe bien. On sauve le club à la dernière journée. Puis le club se faire racheter par Flavio Becca, un homme d’affaires luxembourgeois.

Le club change alors de dimension ?

La saison suivante, on a eu de tout autre moyens. J’ai signé un contrat d’entraineur professionnel dans le staff du coach Marc Grosjean, bien connu en Belgique. Je faisais aussi de l’analyse vidéo. Je me fais limoger en décembre 2018 car le coach se fait virer. C’est un accord commun avec le club car le nouveau coach arrivait avec son propre staff. Je me suis retrouvé 6 mois au chômage où je suis revenu à Montpellier.

Je me suis engagé à Béziers dans l’espoir de passer mon diplôme UEFA A (ndlr : le Brevet d’Éducateur de Football). Sauf que je n’ai pas été pris l’an dernier car on m’a demandé une année de remise à niveau en français. Je ne comprenais pas trop car à mon âge, j’avais vécu des expériences dans le milieu professionnel. Je pensais que j’allais pouvoir passer mon diplôme rapidement. La saison à Béziers se passe bien. Je rencontre de bonnes personnes. Je fais du bon travail avec les U16. J’ai retenté les tests cette saison et je n’ai pas été pris. J’ai eu un déclic.

Après Virton, j’aurais pu rester en Belgique. J’avais aussi des touches dans d’autres clubs en France. Mais j’avais besoin d’une année proche de ma famille. Je comptais m’investir sur du long terme avec Béziers. Mais le diplôme m’a bloqué pour avancer dans mes objectifs. Je voulais m’investir dans un club de ma région. Je regarde beaucoup les valeurs que les clubs véhiculent et la mentalité. Si je signe dans un club, c’est pour m’investir à 100% et porter haut le blason. Si on se fiche du blason, ça ne m’intéresse pas.

Ce déclic, c’était de quitter de nouveau la France ?

Je discute avec un entraineur espagnol depuis quatre ans. On échange régulièrement. Il m’a proposé de le rejoindre en Espagne, dans le club de l’Atletico Bembibre, en Tercera (D3 espagnole). C’est un défi pour moi. Je suis parti tout seul à Bembibre. Je suis désormais avec Victor Trento, un français formé à Montpellier qui m’a rejoint. Je lui ai permis de signer ici. C’est mon soutien français. C’est plus facile pour s’acclimater. Mais j’ai la chance d’être très bien accueilli par le président, le directeur sportif, les éducateurs et l’entraineur Pablo Huerga. J’ai mis mon GPS, j’avais 10h de route et je ne savais pas j’allais. Ce n’est pas une dernière chance mais c’est la chance de pouvoir m’exprimer, de pouvoir m’avancer. C’est la saison où j’ai eu le plus de possibilités. On m’a proposé deux CDI dans des clubs pros, on m’a fait des propositions en Belgique et au Luxembourg. Mais l’Espagne était un rêve, le financier, je m’en fous.

«Peu d’entraineurs français quittent leur confort pour tenter l’aventure ici»

Pourquoi le choix de l’Espagne ?

Je tente de me relancer. Ça fait une semaine que je suis ici et la mentalité du club colle avec ce que je recherchais. J’y retrouve un football que j’aime : beaucoup de jeu, de sorties de balle, de patience, des redoublements de passe. Je revis totalement. C’est une opportunité énorme surtout que je ne parle pas un mot d’espagnol. Recevoir de la confiance des clubs, je l’avais retrouvé en Belgique et je le retrouve de nouveau ici. Ce que je vis ici, c’est inimaginable à mon âge en France.

Quel est ton rôle exact dans le staff ?

Je suis entraineur adjoint, en charge de l’analyse et du scouting. Je suis au quotidien sur le terrain, je devrais rapidement prendre à ma charge certaines parties de l’entrainement. Et je me charge du travail d’analyse des adversaires pour améliorer la performance. Je veux apporter un maximum d’ingrédients à l’entraineur pour optimiser les performances individuelles et collectives.

Et comment se passe l’intégration après quelques semaines ?

L’intégration se passe très bien. Je suis arrivé au niveau -3 en espagnol. En une semaine, j’ai monté un petit niveau. Ce n’est pas toujours simple à comprendre l’entraineur mais le football est un langage universel. J’ai des facilités avec l’entraineur et les dirigeants. Moins avec les joueurs mais ça va arriver, je vais prendre confiance.

Et Bembibre alors ?

Bembibre est un club historique, depuis des années en Tercera. Dans la région, il est considéré comme un club familial. Les gens aiment ce club, il y a des socios. Le directeur sportif est arrivé il y a peu de temps, l’entraineur aussi. Le club veut faire peau neuve et a de grandes ambitions pour cette saison. Ils n’ont pas l’habitude d’avoir des étrangers. C’est une première d’avoir un joueur français et un entraineur français. Il y a des argentins et des cap-verdiens. Mais il n’y avait aucun français.

L’objectif du club est de grandir, d’aller chercher les play-offs pour monter en Segunda. Moi, j’ai retrouvé un club professionnel et ça me fait du bien. Je ne serais pas venu sans ces garanties. Je veux grandir dans ma vie d’homme, dans ma vie sportive, et faire grandir ce club.

«En Espagne, on est sur un football beaucoup plus rapide»

Niveau jeu, tu vois déjà des différences de philosophie ?

Les différences sont énormes. On est sur un football beaucoup plus rapide. La qualité technique des joueurs est incroyable. Je me dis qu’en Liga, ça doit être absolument énorme. Techniquement, les joueurs sont à l’aise. L’intensité est énorme. Les coachs sont là pour élever le niveau technique. On travaille la tactique, certes, mais basé sur la qualité globale du jeu. Comment l’élever ? La rapidité. Rapidité des enchainements, rapidité dans les contrôles-passes, parfois même sans contrôle. Dès que le jeu le propose, ça joue en une touche. Tout l’entrainement est basé sur le jeu. Peu de parties sont consacrées au physique ou autre. Première semaine d’entrainement en France, on est sur de la course. Ici, c’est «rondo», des un contre un … La mentalité est différente. Je m’y retrouve plus.

Justement, tes objectifs ? La France c’est totalement derrière toi ?

Ici, en Espagne, je souhaite passer l’UEFA A et l’UEFA Pro. Les diplômes sont plus ouverts et plus accessibles ici. Ils regardent ce que l’on fait, et pas si on a une carrière pro auparavant. C’est là où c’est intéressant.

En France, peu de personnes portent de l’importance au travail des éducateurs amateurs. Pas que mon cas personnel. Beaucoup d’éducateurs amateurs donnent beaucoup pour réussir et ce n’est pas reconnu. Niveau diplome, la France m’empêche d’avancer.

J’ai été refusé 4 fois au BEF. Deux fois à Montpellier, mais je le comprends, j’étais très jeune : 19 et 20 ans. C’est normal. Mais désormais, avec mes bagages, je ne comprends pas qu’on ne me donne pas ma chance. Je n’ai pas de justification. C’est ce qui me perturbe. Je ne sais pas pourquoi ça ne passe pas. Alors c’est que je n’étais peut être pas au bon endroit. Si ça ne marche pas en Espagne, je me poserai les bonnes questions : est ce que je suis fait pour ça ? Mais aujourd’hui, je veux tenter ma chance à l’étranger pour me dire que j’aurai tout essayé.

Je ne mets des croix sur rien mais en France aujourd’hui c’est compliqué. Après, step by step, je donne tout ici, et après on verra. La chose la plus importante, c’est ce qui va se passer dans les prochaines semaines sur le terrain.

Merci à Enzo Donis pour le temps accordé.