Les chants de bataille du Superclásico

Le Corner

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Il était une fois, l’histoire d’une rivalité. Une rivalité footballistique assurément, territoriale, incontestablement mais encore plus que cela, une rivalité sociale profonde sur un fond de violence parfois extrême. Le Superclásico est presque l’expression d’une guerre civile où le ballon est l’arme principale. Entre chants partisans et banderoles de soutien, ce derby argentin est considéré aujourd’hui comme l’expérience la plus intense du monde, l’affrontement le plus spectaculaire de la planète.

« Celui qui se marie pendant la finale du Mondial, c’est un idiot. Celui qui se marie pendant un Boca/River, c’est pour faire chier. Le pays va être paralysé. Après la finale du Mondial, c’est le match le plus important » Renato Civelli, défenseur central argentin

L’histoire de cette adversité, vous la connaissez très certainement. Elle naît dans le quartier chaleureux aux façades colorées de La Boca où l’odeur d’empanadas à peine sorties du four se mélangent à la senteur particulière d’une passion, celle du ballon rond. Quartier du Sud-Ouest de Buenos Aires, La Boca voit naître en 1901, de la fusion de Santa Rosa et la Rosales, le Club Atletico River Plate, qui, dans les années 1920 quittera el barrio de La Boca pour s’installer dans le quartier de Nùñez, au Nord-Est de la ville, quartier résidentiel de la classe moyenne argentine.

En 1905, sous l’impulsion de cinq jeunes immigrés génois, donnant le surnom des Xeneizes à l’équipe, le Club Atletico Boca Juniors s’éveille à son tour dans ce quartier pauvre, considéré comme l’âme de la ville. La Boca se nourrit d’une atmosphère particulière, joyeuse et frénétique, mais également sévère, inéluctablement liée à la lutte intense que se mène les deux camps. Et alors même que le premier affrontement officiel n’a lieu qu’en 1913, le journal argentin La Mañana le décrit déjà comme « Un Clásico de grande tradition ». Presque prémonitoire, assurément clairvoyante, cette affirmation au moment des faits n’est pas encore avérée. L’histoire lui donnera pourtant raison.

C’est le 20 septembre 1931 que cette extrême rivalité entre les clubs se matérialise finalement sur le terrain. Arrêté à la 65’ suite à l’expulsion de plusieurs joueurs, le match (surnommé par la suite el « superescándalo « ) se transforme en combat de boxe, faisant de l’ancien stade du Boca son ring. Drapeaux brûlés, injures et cris remplissent les gradins. La tension est à son comble et ne cessera de s’amplifier avec les années. C’est à cette même période que le surnom Los Millionarios est attribué à River Plate suite aux dépenses excessives faites par les dirigeants du club pour l’achat de joueurs stars. 

Le 23 juin 1968, la tragédie de la porte 12 marque cette violente réalité. Après une rencontre des deux équipes, se concluant par un triste match nul, la porte de sortie 12 du stade Monumental de Buenos Aires est bloquée. La frustration, s’ajoutant à une violente excitation d’après match, empêchent les milliers de supporters se précipitant vers la sortie de percevoir les cris de ceux bloqués et piétinés contre le grillage. Le plus grand stade d’Argentine (d’une une capacité d’environ 70 000 places) devient le théâtre d’un tragique événement qui fait perdre la vie à 71 supporters de Boca, la plupart mineurs. Si la justice n’a pas trouvé le coupable de cet affligeant événement, la violence restera néanmoins grande victorieuse de cette rencontre sous haute tension.

Le football en argentine a une place sacro-sainte, et si la rivalité entre les deux équipes ennemies règne depuis leur avènement, elle s’est incontestablement amplifiée ces dernières années, et notamment dans les gradins où les chants des supporters, principalement des barra bravas, (supporters argentins similaires aux Ultras européens) accompagnent les exploits de leurs soldats. Si évidemment les deux équipes ont leur propre hymne officiel, cet article se consacrera uniquement aux affrontements musicaux que se livrent les deux camps de supporters adverses. Evidemment, bien trop nombreux, tous ne pourront être mis en avant. Entre passion, et dérives, la ferveur des supporters des deux équipes se matérialise dans ces chants hystériques, ayant notamment, la particularité de railler l’équipe adverse.

En effet, le Superclásico est « une mer de bannières colorées, de cris et de rugissements, de chants, de danses et de feux d’artifice sans fin ». Et (sans vouloir faire de mauvais jeu de mots) par le biais de la musique, les supporters se rendent la balle et permettent de s’immerger dans les principaux événements qui ont marqué cette adversité. Les gradins des stades deviennent dès lors le théâtre d’un « battle » de chants à ciel ouvert.

River plate, la descente aux aBîmes

          • La relégation de River Plate 

L’événement qui marque un tournant majeur dans l’histoire de cette lutte entre clubs est la relégation de River Plate en seconde division, en « B ». En effet, en 2011, à l’issue d’un ultime barrage opposant River Plate à l’Atletico Belgrano de Cordoba, la rivalité qui oppose les deux équipes de Buenos Aires change catégoriquement de visage passant, relativement, d’une nature plutôt joviale à un affrontement plus sombre, plus vindicatif, voire féroce.

Cette humiliation pour l’équipe du nord de la ville donne très vite naissance au « River decime qué se siente », scandé par les supporters de l’équipe adverse dès son retour en première division, soit en 2012. Il est encore aujourd’hui le plus emblématique de cette rivalité.

Devenu mythique dans l’antre de la Bombonera, temple du ballon rond de Boca, l’air est joyeux, euphorisant, entêtant et prend vie au cœur d’une horde de fervents supporters frisants l’hystérie. L’émotion, la passion et l’intensité sont viscéralement au rendez-vous. Les paroles quant à elles sont railleuses, moqueuses mais nous permettent de nous plonger au cœur de cet événement qui a offert à cette rivalité une nouvelle facette, plus sombre, plus intense.

En premier lieu, les supporters de Boca ne manquent pas de rappeler à leurs rivaux qu’ils n’oublieront jamais leur honteuse relégation, (« Nunca lo vamos a olvidar / Que te fuiste a la b ») mais soulèvent également des faits marquants du match qui a entraîné cette descente de division. En effet, les paroles évoquent le fait qu’un joueur a été frappé (« Le pegaste a un jugador ») lors de la rencontre entraînant la suspension du match plus d’une vingtaine de minute.

Retour en juin 2011. L’ambiance est électrique dans l’antre du Belgrano, le Stade Julio-César-Villagra et l’importance capitale de la rencontre agite les supporters de River Plate, qui déboulent finalement sur le terrain pour attaquer les joueurs de l’équipe adverse. Le Paraguayen Adalberto Román ainsi que Carlos Arano en seront notamment victimes. Si l’issue du match est finalement nulle, le match aller à Cordoba voit Belgrano s’imposer 2-0, permettant ainsi à ce dernier d’éviter la descente en B. River Plate, quant à lui, n’y échappe pas. Les supporters sont furieux et le font savoir. En dehors même du terrain, les barra bravas de River Plate sillonnent les rues étroites de la ville en poussant des cris de colère, barres de fer en main. Des fumigènes et engins pyrotechniques sont allumés, lancés à l’aveuglette, détruisant magasins et cafés. Rapidement, cet épisode de violence est qualifié de « riBergüenza » dans le pays.

          • Un retour en première division agité

A leur retour en première division, les supporters de River Plate ne manquent pas de répondre aux railleries et moqueries des Xeneizes lors du Superclásico se déroulant le 28 octobre 2012. Après une première mi-temps plutôt calme, un cochon gonflable aux couleurs de Boca (bleu et jaune) apparaît dans les airs, survolant El Monumental. Baptisé Riquelme par l’équipe adverse, ce cochon symbolise l’insalubrité du quartier de la Boca. En effet, tandis que les supporters de Boca Juniors qualifient leur opposants de gallinas (poules) symbolisant leur manque de courage, les supporters de River surnomment leurs rivaux los chanchitos (petits cochons) en raison de la saleté qui règne dans le quartier ainsi qu’à la présumée odeur nauséabonde d’une rivière polluée de La Boca.

En réponse à cette provocation, los hinchas (les supporters) de Boca, très peu déstabilisés par l’acte, préfèrent rire de la situation et rappeler à leurs rivaux qu’ils n’ont, eux, jamais subi de relégation et se mettent à chanter à plein poumons, avec une fierté sans pareille « el chancho no desciende ». Le cochon, lui, ne descend pas.

Pour l’anecdote, le cochon Riquelme a été saisi et emmené au poste de police, où il passera la nuit. Ainsi, la relégation de River Plate a fortement affecté, intensifié la rivalité entre les deux équipes. Marcelo Salas, un ancien attaquant de River Plate résumera parfaitement cela quelques années plus tard en affirmant qu’« en Argentine, on vit le football comme nulle part ailleurs. Celui qui perd portera cette défaite comme une croix, toute sa vie ». 

« Una noche de Vergüenza »

14 mai 2015 : Triste soirée pour le football argentin qui est témoin du décès du jeune Emanuel Ortega, 21 ans lors d’un match de 4e division mais également d’un Superclásico sous haute tension. Après un match aller très critiqué en raison d’un arbitrage lacunaire et fortement en défaveur des Xeneizes par Monsieur Germán Delfino, los hinchas de Boca décident d’établir eux même justice au match retour.

Suite à une première mi-temps relativement calme et placée sous le signe d’une coutumière jovialité railleuse, le huitième de finale a finalement du être interrompu. L’évènement tourne alors au drame. Aspergés d’un gaz irritant dans le tunnel menant des vestiaires au terrain, les joueurs Ponzio, Kranevitter, Funes Mori, Martinez, Driussi et Vangioni évoluant à River Plate sont les principales victimes de cet acte de violence. Corps brûlés et yeux rouges, les joueurs ne sont plus en capacité de disputer la rencontre. Le match doit être interrompu.

Pour autant, les hostilités ne cessent pas. La scène est décrite comme surréaliste. Marcelo Gallardo, déboule sur le terrain, furieux, et prêt à en venir aux mains face à l’entraîneur de Boca, Arruabarrena. Aux cris des supporters, s’ajoutent injures (« hijo de p », »cagon »), chants narquois et banderoles en tous genres (« si nos cagan otra vez, de La Boca no se ba nadie » = si vous nous volez encore une fois, personne ne partira de La Boca ) mais la rencontre est également marquée par l’apparition d’un drone survolant le stade, « vêtu » d’un costume de fantôme arborant la lettre B (des chants lui seront dédiés, notamment Qué pasó con el fantasma del descenso).

Finalement, après plusieurs heures de délibération, les organismes de la CONMEBOL (Confédération sud-américaine de football) ainsi que les dirigeants des clubs suspendent la rencontre. River se qualifie sur tapis vert. Naturellement, cette décision ne fait pas l’unanimité. Les supporters de Boca sont indignés. Une fois encore ils estiment être lésés. Los hinchas de River Plate, Los Borrachos del Tablón profitent de l’abattement de l’équipe bleue et jaune pour se gaudir de la situation… en chanson. Dès mai 2015, une mélodie est créée pour relater l’événement Te sacamos de la copa.

La chansonnette a pour objectif certain de rappeler aux Xeneizes qu’ils ont été lâches de jeter du gaz (« Tiraste gas, abandonaste »), qu’une fois de plus ils se sont fait sortir par l’équipe rouge et blanche (« Te sacamos otra vez ») et qu’à présent ils n’ont qu’à pleurer car ne verront la coupe qu’à la télévision (« Lloraste como un cagón / Llora ahora que la copa / La ves por televisión »). Toutefois, l’histoire ne s’arrête pas là, puisqu’en 2018 un nouvel incident survient.

Chaos durant la Copa Libertadores 2018

Créée en 1960, la Copa Libertadores de América est une compétition annuelle de football se déroulant en Amérique du sud et qui regroupe les meilleurs clubs du continent. Son équivalent en Europe est la Ligue des champions.

En 2018, la finale de la Coupe accueille les deux équipes ennemies. Joyeux hasard. Toutefois, Mauricio Macri, président de l’Argentine déclarait qu’elle se devait d’être « une opportunité de démontrer la maturité de notre pays. » Autant vous dire dès à présent que cela ne fut aucunement le cas.

« On risque de vivre un véritable moment de l’histoire du football avec ce Boca-River en finale. Mais dans le même temps, je me demande réellement si notre pays est prêt à faire face aux excès de passion que ce match va générer. » Rodrigo, hincha de Boca Juniors

Ce qui se devait d’être « le match du siècle » est devenu un épisode de chaos. Le bus de l’équipe de Boca alors aux abords du stade El Monumental est pris dans une embuscade. Par qui ? Policiers corrompus ? Hinchas de River Plate ? Les versions divergent à ce propos. De nombreuses hypothèses sont soulevées quant à cette attaque. Pourquoi la police n’est-elle pas intervenue plus tôt ? Était-elle impliquée ? L’attaque a t-elle un lien avec l’arrestation d’un Ultra de River survenu quelques jours plus tôt ? Et si l’attaque était fomentée par les supporters de Boca eux même voulant faire porter le chapeau aux Millionarios ? Quelles que soient les réponses apportées à ces questions, le résultat est le même : vitres brisées, jets de pierres, gaz lacrymogènes et joueurs gravement blessés. Le football argentin est une fois de plus victime de la passion et la véhémence de ses supporters.

Naturellement, Boca Juniors réclame la disqualification de River Plate. Cette requête leur est refusée. Le match sera reporté en terrain neutre, et le Santiago Bernabéu Stadium à Madrid est finalement choisi pour être le théâtre de cet impitoyable duel, notamment en raison de sa grande communauté argentine. Pour la première fois de son histoire, la finale de la Copa Libertadores se déroulera en dehors du sol sud-américain.

La « finale la plus importante de l’histoire du football argentin » aura donc lieu en Espagne, à des milliers de kilomètres de sa terre natale. La rencontre se déroule, curieusement, dans une atmosphère -- relativement -- calme. River est sacrée championne de l’édition 2018 sur une victoire 3-1 au match retour, suite à une égalité à l’aller (2-2). Jets de papiers et pétards sont au rendez-vous. Les supporters de River Plate exultent. Les rues de Madrid sont rapidement remplies d’hinchas plus hystériques les uns que les autres. Les couleurs rouges et blanches envahissent les avenues. Le cœur est à la fête pour Los Millionarios qui profitent de la situation pour chambrer leur adversaire, toujours en musique. Avec toute l’ironie du monde, ils reprennent le fameux River décimé que se siente en le modifiant à leur sauce par un Boca décimé que se siente. « Boca, dis-moi ce que ça fait d’avoir perdu la finale, / Je jure que même si les années passent, nous n’oublierons jamais / à Núñez tu as pleuré comme un salaud, / vous ne comprendrez jamais que le plus grand est River Plate, Nous vous avons fait demi-tour au Bernabéu. »

Un autre chant est conçu pour l’occasion et relate les exploits de l’équipe rouge et blanche tout en raillant leurs rivaux historiques. Les paroles de la chanson qui mettent en avant leurs victoires lors des deux coupes gagnées face à Boca en 2018 (la Supercopa et Copa Libertadores) rappellent l’épisode du gaz de 2012. Pour rajouter une couche à la moquerie ils décident de dédier leur victoire à leur adversaire mais également à la police.

Les Xeneizes ne manquent pas de répondre à ces provocations. Las Gallina, esa mancha no se borra más est le nouveau chant adopté par ces derniers.

Immanquablement, les paroles évoquent l’évènement le plus honteux subi par River Plate, je ne l’ai que trop rappelé : la relégation en B. La provocation de répétition est une spécialité chez les supporters de Boca. Toutefois, ce n’est pas tout ce que la chanson met en avant. Los hinchas de Boca tiennent à rappeler à leur frère ennemi que ces derniers ont « abandonné » à Boca quelques années auparavant suite à l’épisode des gaz pimenta de 2012 « en la Boca abandonaste » (et en tout objectivité, cela est compréhensible) bien qu’ils aient tout de même gagné la rencontre au Paraguay. Au Paraguay ? Eh oui, souvenez-vous, River est déclaré vainqueur de la rencontre suite à la décision de la Conmebol, dont le siège social se trouve à Luque, Paraguay. En ce sens, los hinchas de Boca sous-entendent ils que la bourgeoisie de River trempe dans la corruption dans laquelle baigne le football argentin ou était-ce simplement une façon de parler ?

Enfin, la chanson met en lumière la dévotion sans pareille des supporters à leur équipe à travers les années et notamment en 2000 et 2003 durant la Coupe intercontinentale se déroulant au Japon où ces derniers ont rempli les stades. (« el que llena en todos lados / de la Boca hasta Japón ») Ces deux éditions voient Boca Juniors sortir vainqueur. Toutefois, l’évocation du Japon peut également faire référence à la finale de la Coupe du monde des clubs en 2007 à laquelle Boca a participé face à l’AC Milan (2 -- 4), bien que perdue.

Pour la petite histoire, et bien que le chant ne fasse aucunement référence à cela lorsque ses paroles évoquent le Japon, connaissez-vous l’histoire particulière d’Isamu Kato ? Cet hincha japonais a 13 ans lorsqu’en 2000 lors de la Coupe Intercontinentale face au Real Madrid a lieu. Émerveillé face aux dribbles du joueur argentin Juan Roman Riquelme évoluant à Boca, le jeune Isamu s’imprègne progressivement de la culture du football argentin et de ses chants au fil des ans. En 2009, il assiste à son premier match à la Bombonera et devient un hincha à part entière. En 2018, il fera même un voyage de 33h pour assister à la finale tant attendue contre River Plate. Toutefois, le Japonais doit rebrousser chemin suite à des imprévisions météorologiques qui repoussent une première fois le Superclàsico. En bref, cette anecdote a pour but d’exprimer l’idée suivante : la passion n’a pas de frontière.

Démesuré, excessif, monumental ou même gargantuesque, le Superclásico est à la fois un affrontement sportif, un combat social, mais également un carnaval entre ardents supporters se menant une lutte inépuisable depuis plusieurs années. Le Superclásico marque les esprits notamment par son ambiance particulière qui mêle à la fois un sentiment d’ivresse sans pareille mais aussi une facette plus inquiétante, puisque les excès et dérives sont souvent au rendez-vous. Toutefois, la rivalité ne se matérialise pas uniquement sur le terrain ou physiquement, mais également en chanson. A travers les chants -- n’ayons pas honte de le dire -- gueulés dans les tribunes, los hinchas des deux camps se livrent une « battle » continue, où le plus inspiré et le plus moqueur sera sacré vainqueur. Si actuellement River Plate est le club le plus titré d’Argentine, cette lutte particulière n’est pas prête de s’achever.

SOURCES