Derry City FC, le club rejeté par son propre pays | OneFootball

Derry City FC, le club rejeté par son propre pays

Logo : Le Corner

Le Corner

La présence de clubs étrangers dans un championnat est une caractéristique adoptée par tous les fans de football. Voir jouer l’AS Monaco en Ligue 1, le FC Vaduz en Super League suisse ou les clubs de Swansea City et Cardiff City dans les ligues professionnelles anglaises n’est plus une surprise pour personne. Ces situations sont souvent historiques et instaurées dès les premières années des clubs. L’absence de championnat dans les principautés ou l’absence de professionnalisme au Pays-de-Galles en sont ici les causes. Cependant, un club en Europe a une toute autre histoire à nous conter : le Derry City FC. Il commence son histoire en Irlande du Nord avant de jouer en république d’Irlande. Voici l’histoire du club qui a su conquérir un nouveau pays après avoir été rejeté par le sien.

Le Derry City FC est fondé en 1928 sur les ruines de l’ancienne équipe de la ville, le Derry Celtic (le nom jugé trop clivant, on adopte le terme City dans la nouvelle dénomination). Il participe à son premier championnat en 1929. Le club adopte ses couleurs actuelles dans les années 1930. C’est Billy Gillespie, entraîneur de l’équipe de Derry qui fait ce choix. Il opte pour le rouge et le blanc, en souvenir de son ancienne équipe, Sheffield United. Leur surnom devient alors les candystripes (rayures de bonbons).

Pour comprendre l’histoire du club, il faut comprendre l’histoire de la ville et du pays. Située en Irlande du Nord, la ville de Derry, deuxième plus grande du pays, possède deux noms différents. Le terme de Derry est utilisé par les républicains, plutôt catholiques et tournés vers la République d’Irlande et une union de l’île. Londonderry est quant à lui utilisé par les protestants unionistes, c’est-à-dire ceux qui souhaitent le rattachement de l’Irlande du Nord au Royaume-Uni. Comme le nom du club l’indique, nous sommes avec Derry City du côté catholique. Cette question sectaire est au cœur des préoccupations sur l’île depuis des siècles et le football n’en est pas exempt. Lors de l’indépendance de l’Irlande en 1921 (traité anglo-irlandais), le territoire de l’île a été divisé en deux parties. Le nord-est, l’Irlande du Nord, demeure protestant et lié à la Grande-Bretagne. La partie sud devient quant à elle l’État libre d’Irlande puis la République d’Irlande. Cet héritage se retrouve dans des clubs comme Glentoran ou Linfield qui accueillent une grande part de supporters loyalistes protestants. C’est d’ailleurs le club de Linfield qui est le plus important du pays. Il est le plus titré au monde avec 54 titres de champion, à égalité avec son « grand-frère », le Glasgow Rangers. Pour illustrer cette rivalité sectaire, on peut évoquer le derby de Belfast. En décembre 1948, Linfield et le Belfast Celtic (club catholique) s’affrontent lors du Boxing Day. Au cours de celui-ci, les supporters de Linfield envahissent le terrain et attaquent Jimmy Jones. L’attaquant du Celtic quitte alors la pelouse avec la jambe cassée. Son club disparait l’année suivante. En tant que club catholique, Derry fait donc partie des exceptions dans le paysage nord-irlandais.

Au cours de son histoire, le club remporte trois coupes d’Irlande du Nord, en 1949, 1954 et 1964. Cette dernière permet au club de participer pour la première fois à une coupe d’Europe. Elle affronte le Steaua Bucarest en Coupe des vainqueurs de coupe et s’incline 5 buts à 0. Au cours de cette année 1965, Derry devient champion d’Irlande du Nord pour la première et unique fois. Cette victoire lui permet de participer à la Coupe des clubs champions 1965-1966. Elle remporte son premier tour face au SFK Lyn Oslo (3-5 puis 5-1), ce qui en fait la première équipe nord-irlandaise à passer un tour en coupe d’Europe. En huitièmes de finale, elle affronte Anderlecht. Elle s’incline 9-0 à l’aller et ne peux pas disputer de match retour. Son terrain, le Brandywell Stadium, n’est pas jugé apte. Il est effet pentu, avec un écart de 2m74 entre les deux extrémités du terrain (il n’est plat que depuis 2016).

Les violences sectaires, tournant du club

La situation du club se dégrade à la fin des années 1960. Un conflit sectaire – pudiquement dénommé Troubles – éclate dans le pays entre les loyalistes unionistes (protestants) et les républicains nationalistes (catholiques). Les différentes milices et groupes paramilitaires s’affrontent. Des murs sont construits pour séparer les communautés. Derry City joue dans un quartier catholique. Ses matchs se déroulent à proximité du Bogside, ghetto catholique très agité. C’est dans ce quartier que se déroulent le 30 janvier 1972 les événements du « Bloody Sunday ». Au cours du drame, mis en chanson par U2, des soldats britanniques tirent durant une marche pacifique et tuent 14 personnes. La situation du club est liée à ces différents événements.

A partir de la saison 1969-1970, les autres clubs, la plupart unionistes, ne veulent plus se rendre à Derry car ils jugent la situation trop dangereuse. Le premier match de la saison au Brandywell a lieu en octobre, dix semaines après le début du championnat. En finale de la coupe, ils sont opposés au club de Linfield. Le match aller est animé par un grand nombre de violences en tribunes. Par conséquent, le match retour est annulé par la police nord-irlandaise par crainte d’incidents plus graves. Au cours des années suivantes, un grand nombre de matchs de Derry doivent être joués dans la ville de Coleraine, à une cinquantaine de kilomètres. En 1972, un enfant de 7 ans est tué par un soldat britannique lors d’une manifestation. Le lendemain, Derry joue au Brandywell mais le match est perturbé par les bruits des coups de feu à l’extérieur du stade et par les gaz utilisés par les forces de l’ordre. Une partie des manifestants entre dans le stade et brûle le bus de l’équipe adverse, Ballymena United. La ligue décide alors d’interdire les matchs dans leur propre enceinte car elle n’est pas en mesure d’assurer la sécurité. Les matchs à domicile sont donc déplacés au Coleraine Showgrounds. La baisse des revenus causé par l’éloignement entraîne alors la fin du club. Le 13 octobre 1972, après 43 années d’existence au sein du championnat nord-irlandais, le Derry City doit se retirer. Le club ne conserve que des sections de jeunes et voit ses demandes de retour au Brandywell refusées chaque année.

Treize années de traversée du désert

Il faut attendre l’année 1985 pour un retour de l’équipe de Derry dans un championnat de football. Cependant, ce n’est plus en Irlande du Nord qu’elle joue, mais chez sa voisine du sud. Après l’accord de la ligue d’Irlande du Nord, de l’UEFA et de la FIFA, le Derry City est de retour. Plus de 7 000 spectateurs supportent leur équipe lors du premier match en championnat irlandais. L’adaptation est rapide, le club accède à la première division dès la deuxième saison. Au cours de la saison 1988-1989, Derry réalise un triplé historique avec la victoire en championnat, en coupe d’Irlande et en coupe de la Ligue. Elle participe donc à nouveau à la coupe d’Europe l’année suivante. Elle devient alors la première équipe à représenter deux championnats différents dans une même compétition. Elle s’incline dès le premier tour 1-2 et 0-4 face au Benfica Lisbonne, futur finaliste. Le palmarès s’enrichit ensuite avec un nouveau championnat en 1997 (son deuxième), la coupe d’Irlande en 1995 et les coupes de la Ligue en 1991, 1992, 1994 et 2000.

Au début des années 2000, le club connait de graves difficultés financières. Pour sauver le club, les anciennes légendes du club participent et on organise des matchs de gala. Derry City a alors la chance de rencontre Barcelone, le Real Madrid, le Celtic ou Manchester United. Remis à flot, le club remporte la coupe d’Irlande en 2003 et la coupe de la ligue en 2005. C’est au cours de la période que se déroule la plus grande épopée européenne des candystripes. La qualification à la Coupe de l’UEFA 2006-2007 est semée d’embûches. Au premier tour de qualification, le club gagne deux fois 1-0 face à l’IFK Göteborg. Il élimine ensuite le club écossais de Gretna en l’emportant 5-1 à l’extérieur puis en faisant match nul 2-2 à domicile. Il n’est donc plus qu’à deux matchs des phases de poules. Derry City doit alors affronter le Paris Saint-Germain. Le club nord-irlandais résiste à l’aller et signe un 0-0 à domicile. L’aventure se termine au Parc des Princes sur le score de 2 buts à 0 grâce à des réalisations d’Edouard Cissé et de Pauleta.

Depuis cette aventure, Derry City a surtout connu des succès à l’échelle nationale. Il remporte la coupe d’Irlande en 2006 et 2012 et la coupe de la Ligue de 2005 à 2008 puis en 2011 et 2018. Il ne parvient cependant pas à répéter ses performances au sein des compétitions européennes. Au cours des trois dernières participations du club pour l’Europa League, il a échoué au 1er tour face aux danois de Midtjylland (2017-2018), face aux biélorusses du Dinamo Minsk (2018-2019) et face aux lituaniens de Riterai (2020-2021). Pour le moment, seul un club irlandais a participé à une phase finale de Ligue Europa, le Shamrock Rovers en 2011-2012 (0 point face au PAOK Salonique, Rubin Kazan et Tottenham en poule)

A l’image de l’Old Firm en Ecosse, le football nord-irlandais est lui aussi concerné par les luttes entre des clubs d’origine, d’opinion ou de religion différente. Le club peut cependant se targuer d’un palmarès réparti sur deux pays : 3 titres nationaux dont 2 en Irlande, 8 coupes nationales dont 5 en Irlande et 11 coupes de la Ligue irlandaise. Depuis quelques années, plusieurs questions se posent pour l’avenir du club nord-irlandais. Tout d’abord la question d’un championnat réunissant toutes les équipes de l’île. L’initiative a cependant du mal à se concrétiser, notamment du point de vue financier. Plus de clubs, c’est de plus longs déplacements et donc plus de dépenses. L’autre question qui demeure, c’est le Brexit. La question de la frontière entre la république d’Irlande et l’Irlande du Nord est un point majeur de friction au sein des négociations. La fermeture totale de la frontière serait alors un frein pour le club de Derry qui ne se situe pas du bon côté pour la pratique de son championnat.

Sources :

  • Site officiel du Derry City FC
  • « DERRY CITY, LE FOOTBALL EN EXIL », God Save The Foot, 22 décembre 2019.
  • « Ballade irlandaise – Derry City, l’amour du footbal », TLM SEN FOOT, 30 novembre 2013.
  • PECOUT Adrien, « Brexit : à Derry, le club de football nord-irlandais s’interroge sur son avenir », Le Monde, 9 mars 2020.

Crédit photos : IconSport

À propos de Publisher