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·3 octobre 2022

Aux origines du Fémina Sport

Image de l'article :Aux origines du Fémina Sport

En France le football féminin a connu son premier âge d’or au début du XXe siècle. Un club omnisports de la capitale va montrer l’exemple en permettant aux femmes de jouer au football en 1917. Des Années folles au régime de Vichy, le Fémina Sport a été un acteur majeur de la pratique du ballon rond dans l’Hexagone. Focus sur un chapitre bref de l’histoire qui va poser les premières pierres de l’édifice du football féminin français.

Juillet 1912. Les Jeux olympiques d’été viennent de se terminer à Stockholm, en Suède. Les femmes y tiennent une place famélique avec 48 compétitrices sur les 2 400 athlètes. Plus au sud, en France, la ville lumière voit fleurir l’une des premières organisations sportives exclusivement féminine. Le 27 juillet, Pierre Payssé, champion du monde de gymnastique artistique en 1903, fonde avec huit femmes, dont les sœurs Liébrard et les sœurs Brulé, le Fémina Sport. A l’origine, la gymnastique est la seule discipline du club omnisports. Seulement, la Première guerre mondiale frappe l’Europe (1914-1918) et voit une explosion de la pratique du sport féminin sur le Vieux continent. En France, les femmes restent au pays pour participer à l’effort de guerre, notamment dans les usines d’armement. Tandis que les hommes sont envoyés sur les champs de bataille vers une mort certaine, leurs homologues féminines profitent d’un élan national pour s’adonner à des sports jusque-là réservés aux hommes.

Une domination sans partage

Outre-Manche, le Royaume-Uni fait figure d’avant-gardiste en développant le football féminin dès la fin du XIXe siècle. Dans l’Hexagone, il faut attendre le 30 septembre 1917 et un match amical entre deux équipes du Fémina Sport pour que le ballon rond s’ouvre aux femmes. Onze femmes sont dirigées par Thérèse Brulé – championne de France en 1917 de saut en hauteur et du 400 mètres – et onze autres sont sous la direction de Suzanne Liébrard – championne nationale en 1917 de saut en longueur et de javelot. Le match se solde par une victoire de l’équipe de Brulé par un score de 2-0, devant 10 000 curieux. Les trois semaines qui suivent, un match sera organisé, chaque dimanche, et contribue à l’exposition du foot féminin dans la capitale.

Le club compte plusieurs championnes de renom, dont Lucie Cadiès, détentrice du record du monde féminin du 1 000 mètres en 1918. Outre le football, le club comprend des sections d’athlétisme, de hockey ou de basketball. Pour deux francs, toutes les femmes peuvent s’inscrire au Fémina qui intègre des athlètes de la bourgeoisie, comme des milieux populaires. Un succès tel qu’en 1918, l’organisation compte plus de 200 adhérentes.

A l’automne 1917, les joueuses du Fémina Sport se confrontent à des équipes masculines des lycées Buffon (15e arrondissement) et Charlemagne (4e arrondissement), sous le regard attentif de leur présidente, Alice Millat. Élue en 1915 à la tête du Fémina, celle qui deviendra une figure majeure du sport féminin, va œuvrer en coulisses pour le développement de la pratique du football féminin. « La France est un pays de préjugés où persiste le désir de tenir toujours les femmes en tutelle », déclarait-elle à l’époque. Ainsi, suite à ses efforts, un championnat parisien voit le jour, en 1918, entre sept équipes de quatre clubs la capitale, comprenant le Fémina Sport, l’En Avant de Paris, la Ruche Sportive Féminine et les Sportives. Le Fémina remporte la première édition face à l’En Avant. La saison suivante, les deux équipes échangent leurs positions.

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Les joueuses du Fémina en action lors d’un match en 1920.

En 1921, le championnat s’élargit et compte désormais 18 formations de toute la France. Les pionnières du Fémina ne vont laisser aucune miette, ou presque, à leurs adversaires. Championnes en 1923 et 1924, elles connaîtront une domination ininterrompue entre 1926 et 1932. Dans le même temps, elles remportent six éditions de la Coupe « La Française » entre 1926 et 1931, dont trois à domicile dans leur Stade Élisabeth, Porte d’Orléans, dans le 14e arrondissement.

L’émancipation de l’entre-deux guerres

Au sortir de la Grande Guerre, les Années folles déferlent sur la France. Le monde de la nuit parisien connaît un essor sans précédent, l’alcool coule à flot. Les Français veulent oublier les atrocités de la guerre. Les Parisiens et les touristes découvrent la voix unique de Joséphine Baker, tandis que le quartier de Montmartre voit défiler d’illustres peintres qui trouveront leurs inspirations dans la ville lumière, à commencer par Pablo Picasso ou Amedeo Modigliani. L’essor de la radio permet aux Français de suivre les exploits des coureurs du Tour de France, alors que le sport féminin trouve en Suzanne Lenglen une remarquable championne. Cette émulation sportive et artistique se réalise dans un contexte de forte croissance économique, au moment où Paris prépare la venue de milliers d’athlètes pour les Olympiades de 1924. En Angleterre le football attire les foules par dizaines de milliers. Sous l’impulsion du Dick, Kerr Ladies FC, le Royaume s’éprend d’intérêt pour ses joueuses qui attirent jusqu’à 53 000 spectateurs pour un match amical contre St Helens en 1920.

Cette même année, grâce à l’entremise d’Alice Millat, la première rencontre internationale féminine est organisée à Preston entre une sélection anglaise et française. Les Bleues sont représentées, en majorité, par les athlètes du Fémina qui compte 9 joueuses sur les 17 sélectionnées. Le 29 avril 1920, les Anglaises font subir leur loi aux visiteuses, 2-0, dans un stade de Deepdale à Preston, qui fait le plein, avec 25 000 supporters. Cette tournée caritative se poursuit à Stockport, puis à Manchester, avant de s’achever à Londres, où les Françaises sauvent l’honneur en remportant leur premier succès outre-Manche, 2-1.

En octobre, c’est au tour des Lionnes de se rendre dans l’Hexagone pour disputer une série de matchs amicaux à Paris, Roubaix, Rouen, ou encore Le Havre. Le magazine La vie au grand air, qui a suivi le voyage des Bleues en Angleterre, est sous le charme de l’équipe : « Ceux qui doutaient encore de la valeur de nos sportives ne sont-ils pas convaincus depuis la tournée triomphale faite en Angleterre par une équipe de France féminine de football association ? », écrit l’hebdomadaire sportif. Cependant, ces matchs féminins ne sont pas du goût de tout le monde. En effet, selon l’historienne Laurence Prudhomme-Poncet, la FFF voit d’un mauvais œil ce développement et va jusqu’à interdire les matchs entre hommes et femmes. « C’est à partir des premières rencontres franco-anglaises que les résistances vont se faire sentir et les critiques se développer », remarque l’auteure d’une Histoire du football féminin au XXe siècle.

Du côté des instances, les femmes s’organisent pour mettre sur pied une organisation sportive qui les représente. C’est chose faite en septembre 1917, quand la Fédération française des sociétés féminines des sports athlétiques voit le jour. Renommée plus sobrement Fédération féminine sportive de France (FFSF), elle est dirigée dès 1919 par l’insatiable Milliat. Son parcours atypique qui l’aura fait voguer sur les côtés américaine, scandinave et britannique, lui aura permis de s’initier au football en Angleterre. Son désir d’émancipation de la pratique sportive des femmes ne fait que croître, quand en 1921, elle crée la Fédération sportive féminine internationale. Un pied de nez aux dirigeants aristocratiques qui refusent de voir les femmes participer pleinement aux Jeux olympiques ou, pire, pratiquer, à l’égal des hommes, des sports collectifs considérés comme « virils », tel que le football, le basketball ou le rugby.

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Alice Milliat qui prend la pose.

La militante s’engage dans une lutte acharnée avec le Comité international olympique pour que les femmes puissent intégrer les épreuves d’athlétisme. Mais les hommes ne l’entendent pas de la même oreille. Le puissant fondateur et président du CIO, le baron Pierre de Coubertin s’y oppose avant de cracher son venin misogyne dans une interview pour le journal Le Sport suisse, en novembre 1928 : « S’il y a des femmes qui veulent jouer au foot ou boxer, libres à elles, pourvu que cela se passe sans spectateurs, car les spectateurs qui se regroupent autour de telles compétitions n’y viennent point pour du sport », pense savoir le baron. Cette vision réductrice du sport féminin n’est pas isolée dans la société.

« Que les jeunes filles fassent du sport entre elles, dans un terrain rigoureusement clos, inaccessible au public : oui, d’accord. Mais qu’elles se donnent en spectacle à certains jours de fête où sera convié le public, qu’elles osent même courir après un ballon dans une prairie qui n’est pas entouré de murs épais, voilà qui est inacceptable ». Henri Desgranges dans L’Auto en 1925.

Le mouvement hygiéniste conçoit la femme comme un citoyen de seconde zone – qui n’a pas le droit de vote – servant aux tâches ménagères et à la reproduction de l’espèce humaine. Cette conception est largement partagée. D’ailleurs, le football féminin n’y échappe pas. Ainsi, les règles sont adaptées pour ne pas froisser les hommes soucieux de voir les femmes se pervertir en jouant un sport violent qui pourrait fragiliser l’organe reproducteur, voir pousser les femmes à se détourner de leur fonction sociale primaire, quand ils ne pensent pas que le football encourage le lesbianisme, selon les grands esprits masculins de l’époque. Les matchs durent une heure, les dimensions du terrain sont réduites, les charges sont interdites, et les tenues sont réglementées : béret, maillot épais et short noir, qui descend aux genoux, sont obligatoires. Le tout pour éviter que le spectateur ne soit trop tenté par ces corps pendant ces divertissements, nullement considérés comme des compétitions à enjeu.

Retour vers le passé

Les années 1930 marquent le déclin du football féminin en France et ailleurs. Face à la montée pressante des idéologies fascistes à travers le continent, le ballon rond recule. Les Années folles ne sont qu’un lointain souvenir. Le patriarcat remet la main, petit à petit, sur le sport féminin. Tout commence par la diminution, puis l’arrêt des subventions du ministère de la Guerre à la FFSF qui ne voit plus l’intérêt de soutenir une fédération qui fait de l’ombre, entre autres, à la Fédération française de football, qui n’a jamais caché son mépris pour les « garçonnes » en crampons. Il suffit de lire un extrait d’un article signé de la plume du secrétaire administratif de la FFF en 1928 dans le journal L’Auto : « Nous sommes totalement hostiles au football pour la femme et nous nous contentons de l’ignorer ».

Le début de la décennie est aussi synonyme de professionnalisation du football masculin qui a pour cause d’accaparer toute l’attention des dirigeants qui délaissent leurs homologues féminines. Dès lors, il n’y a plus que huit équipes dans le championnat de France de football féminin, qui connaît un coup d’arrêt la saison suivante. La FFSF, orpheline de Milliat, déchue de son poste en 1926, abandonne le football en 1933. Pourtant, cette année-là les dirigeants du Fémina Sport relance la machine en créant la Ligue féminine de football association qui périclite jusqu’en 1937. Mais tous les efforts consentis sont vains. Le nuage sombre qui s’abat sur l’Europe se répercute sur le football féminin. Le souhait du journaliste de L’Auto et fondateur de la Grande Boucle, Henri Desgranges, se réalise, malheureusement, pour toutes les femmes qui jouissaient d’une liberté pour faire un sport qu’elles aimaient.

De l’autre côté de la Manche, les footballeuses anglaises sont privées de leur plaisir par la Fédération anglaise dès 1921. Le lobbying des médecins et psychiatres qui pensent que le football « est dangereux pour les organes reproducteurs et la poitrine en raison de secousses brutales, des torsions et des coups inhérents », comme l’écrivait le British Medical Journal en 1894, a gagné sa bataille. En France, la Seconde Guerre mondiale marque le début de la fin. Dans un régime de Vichy, dirigé par Philippe Pétain, les valeurs traditionnelles et conservatrices qui se retrouvent dans la nouvelle devise de la France « Travail, Famille, Patrie », ont fini de mettre un terme au premier chapitre du football au féminin dans l’Hexagone. En 1941, le gouvernement autoritaire de l’Etat Français va interdire le football féminin. Le Femina Sport cède le Stade Élisabeth à la ville de Paris en 1943, à la suite de deux incendies. Tandis que le club omnisports de la Porte d’Orléans abandonne le football.

Le football féminin fera son retour en France et Angleterre dans les années 1970. Avant de connaître la domination de l’Olympique Lyonnais depuis 2007, le football français avait eu un club qui a grandi, aux antipodes des valeurs de son époque, défiant les critiques acerbes des dirigeants et journalistes : le Femina Sport qui a marqué une page, encore méconnue, de l’histoire.

Sources :

Clémence Allezard, Fémina Sport, premier âge d’or, France Culture, 16 août 2020.

Hubert Artus, Girl Power : 150 ans de football féminin, Éditions Calmann-Lévy, 2022.

Aurélie Delmas, Adrien Franque, « Les femmes sont-elles seulement des faire-valoir du football ? », Libération, 5 juin 2019.

Gilles Dhers, Fémina Sport : aux sources du foot des femmes en France, Libération, 10 juin 2019.

Lionel Pittet, Le premier succès avorté du football féminin, Le Temps, 24 mai 2019.

Crédits photos : BNF-Gallica

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